[ Mémo de lecture — Extraits ]
Une immersion dans quelques pages d'ouvrages pour vous donner un aperçu de mes accompagnements en biographie familiale et hospitalière.
Pour ses filles, ses gendres et ses petits-enfants, Maria B. raconte son enfance dans son village durant les dures décennies de la dictature franquiste.

Jours d’école
[…] Nos journées étaient aussi rythmées par la vie à l’école. Le matin au réveil, on se passait un peu d’eau froide sur le visage, puis on descendait à la cuisine où maman avait déjà préparé notre petit-déjeuner. On trempait dans des bols de lait chaud de la veille, des petits morceaux de pain, ils ramollissaient sous la couche de crème, j’adorais ça et ça me réchauffait. Le feu était déjà allumé dans la cheminée, c’était la seule source de chauffage dans toute la maison et elle servait aussi à faire bouillir les marmites de soupe et les bassines d’eau en fer pour notre toilette du soir. Peu avant neuf heures, j’enfilais mon manteau, mon bonnet et mes gants en laine que maman nous avait appris à tricoter, et je partais avec mes sœurs, le cartable sous le bras.
L’école était une grande et longue bâtisse, juste en face de l’église Saint-Jean-Baptiste, à une dizaine de minutes à pied de la maison. Pour nous y rendre, il fallait prendre le chemin à droite de la cour, enjamber un petit ruisseau et prendre la grande rue après le lavoir et la fontaine d’eau glacée de la montagne. Lorsqu’il y avait beaucoup de neige, on devait dégager le chemin avec une pelle jusqu’à la route principale.
Le couvent était géré par une dizaine de religieuses de l’ordre de la Sagrada Familia avec une tunique noire recouverte d’une capeline blanche. L’enseignement était mixte dans les petites classes, puis les garçons rejoignaient le bâtiment voisin. Les matinées commençaient par la prière et se poursuivaient avec les leçons de calcul, d’histoire et de géographie. Une sœur nous faisait répéter à l’oral des mots en français, mais elle ne nous apprenait pas à les écrire. À la récréation, on retrouvait les autres enfants dans la grande cour bordée de tilleuls pour jouer à la balle et à cache-cache. À midi, on déjeunait à la maison, ensuite, on retournait en classe jusqu’à cinq heures pour le cours de couture et la chorale. En rentant, on jouait à la parchis (marelle) ou au ballon prisonnier et, en hiver, on faisait des bonshommes de neige et de la luge dans nos champs. […]


Les repas de tous les jours
[…] Soupe de vermicelles au bouillon cube, potage de légumes, pommes de terre à l’eau, œufs à la poêle, tortillas con patatas, sardines à l’huile, riz et poisson frit : les repas quotidiens étaient simples, mais on mangeait à notre faim, malgré les mauvaises récoltes et les restrictions de la dictature. Et puis, on n’était pas privés de viande. De temps en temps, papa tuait un lapin qu’on avait nourri, pendant des semaines, dans un des clapiers près du jardin potager, au bout du hameau. Il les prenait par les pattes, leur brisait la nuque d’un reste sec, puis leur coupait la tête.
Aussitôt après, il les suspendait pour que le sang s’écoule dans un seau et tirait sur le pelage qui s’enlevait aussi facilement qu’un manteau. Maman les mijotait et on mangeait avec appétit sans être dégoûtées et sans nous poser de questions.
Dans le prolongement de la pièce à vivre, se trouvait la cuisine. Elle était faiblement éclairée par une minuscule fenêtre et était si étroite qu’il y avait juste la place pour un évier en pierre et un plan de travail en bois avec des étagères cachées par des rideaux pour les ustensiles de cuisine, les poêles et les casseroles noircies par le charbon. La vaisselle à fleurs était rangée à part, dans une vieille armoire aux portes grillagées, je crois que c’était de la porcelaine de Sarreguemines. Sur le sol, il y avait une trappe pour accéder à la cave, c’est là qu’on stockait nos récoltes de pommes de terre. Dans le cellier attenant, on entreposait plutôt nos réserves de beurre et de fromages, papa y conservait aussi quelques outils.
Après avoir débarrassé la table, lavé et essuyé les assiettes, rempli d’eau chaude les bouillottes rondes en cuivre (que papa ressoudait régulièrement) et bien recouvert les dernières braises dans l’âtre, on montait à l’étage se coucher. […]


